D'un certain point de vue on pourrait dire que les oeuvres de Rémi Bragard partagent une savante curiosité pour l'objet scientifique. Sculpturales (le plus souvent), elles organisent des recherches formelles et techniques avec un soucis affirmé pour l'expérience et l'empirique. Cet intérêt pour le phénomène (la caléfaction, la corrosion, la concentration des intensités…) alimente le développement d'une oeuvre ouverte ancrée à la réalité. Ce travail se rapporte implacablement au monde, il trouve dans sa rationalisation le moyen de proclamer une présence. Décomposant et reproduisant avec une précision toute bricolée les mécanismes du réel, l'oeuvre dit aussi son potentiel à agir sur lui. Les pièces de Rémi Bragard jouent de leur efficience et quand elles ne sous-entendent pas une rugosité, elles affirment une dangerosité (tournant sur elles-même, se dissolvant, évoquant des armes de fortune…). En travaillant avec les énergies et les forces, l'artiste exprime une sourde violence. Il convie le spectateur à tourner autour de ces objets à l'énergie contenue et qui s'avèrent être le lieu d'une pratique artistique en tension.
*english*
From a certain perspective one can say that Rémi Bragard's artworks reveals savant curiosity for the scientific object. Sculptural (in large part), they organise formal and technical researchs, with a keen eye for empirical experience. This particular interest for the phenomena (caléfaction, corrosion, and concentration of intensities) fuels the development of an opened work essentially anchored in reality. This work relates inexorably to the world, and finds in its rationalisation a way of proclaming its presence. By decomposing and reproducing with a quite tinkered precision the mechanisms of the reality, the work also tells its potential to act on him. Rémi Bragard's artwork plays on its performant nature, and when the art is not implied in its roughness, it asserts a certain dangerosity (self-revolving, dissolving, recalling weapons of fortune..). By working with energies and forces of nature, the artist expresses a deaf violence. He conveys the spectator to circle around these objects, whose contained energy, which in essence reveals an artistic practice in tension.
Guillaume Mansart, 2010.
Il est souvent question de transformation et d’énergie dans les pièces de Rémi Bragard, qu’il qualifie lui-même modestement de « petites expériences ». Généralement présentées avec une juste économie de moyens, ses œuvres « fonctionnent », mais il faut entendre ce mot au milieu de ses synonymes : elles remuent, elles agissent, elles tournent, elles travaillent… Parfois même, elles s’autodétruisent. C’est le cas de Corrosion organisée (2008), une étrange installation qui consiste en quatre chaises en métal disposées dos à dos, en étoile, et dont chacune à un pied plongé dans une bombonne en plastique. A première vue « anecdotique », l’installation prend une autre tournure lorsqu’on s’approche de ces gros récipients, et que l’on découvre que le pied de métal qui y est immergé est en train d’être attaqué et de se laisser dissoudre par l’action du liquide qui l’environne : de l’acide chlorhydrique ! C’est d’un coup à la lente agonie de quatre pieds de chaise qu’on assiste… l’œuvre devenant une mystérieuse présentation des équations bilan, si chères à nos cours de collège. Parfois, Rémi Bragard augmente l’équation d’une dimension invisible, et c’est au spectateur, peut-être, de compléter cet inconnu. Midi Dix (2008)
, par exemple, consiste en trois parapluies déployés au sol, et dont l’intérieur de la toile a été paré de feuilles d’aluminium miro- silver, généralement utilisé dans la constitution de fours solaires. Outre le renversement d’un outil destiné à nous protéger de la pluie devenant ici un capteur-concentrateur de soleil, c’est tout l’espace environnant des parapluies qui se trouve réfléchi et recomposé, sous l’action de ces miroirs déformants. Le parapluie, métaphore du « repli sur soi » et des lundis de grisaille, s’ouvre ici comme une grande fleur pleine de rayons de lumière. De rayons, il en est encore question dans Maison (2005)
, où six niveaux laser (ces outils de géomètre destinés à projeter des lignes droites via un rayon laser), disposés dans l’espace en face d’un mur, viennent dessiner une maison réduite à sa plus simple expression sur la cimaise. Là encore, le dispositif paraît surdimensionné par rapport à l’effet produit : les niveaux laser encombrent l’espace et l’occupent comme des sculptures, pour finalement conduire notre attention vers cette figure immatérielle qu’ils dessinent au mur. C’est un peu la métaphore même des recherches de Rémi Bragard : on retrouve toujours dans ses pièces des éléments connus et familiers, mais l’artiste les force à sortir de leur condition, il les décale et les soumet aux lois de ses expériences : ce que le poète chercherait dans la langue, Rémi Bragard l’accomplit dans le corps même des objets sans qualités apparentes qu’il nous présente, et dont il modifie subtilement et sans superflu, la destinée.
Gaël Charbau, 2009.
Dans le travail de Rémi Bragard, le principe de construction, souvent à caractère éphémère, participe d’une idée de la sculpture plus liée au dispositif qu’au volume, modélisant le réel à la façon d’un jeu meccano.
L’intérêt qu’il porte aux mécanismes techniques d’activation de ses œuvres est en contre-champ d’une économie radicale de moyens, vouant ses sculptures à la disparition progressive ou à l’explosion.
A rebours de la métaphore, le pouvoir de signification de ses œuvres réside dans la littéralité de leur activation.
Pedro Moraïs, revue If n°32, 2008.
Des trépieds de niveaux optiques de chantier sont disposés face au mur pour dessiner une petite maison au laser infrarouge : Rémi Bragard construit ses sculptures avec les outils mêmes de construction, avant de figer les formes dans le solide, le stable, le définitif. Où est la sculpture d’ailleurs ? Interrogeant ses critères de définition, ainsi que les postulats devenus classiques du ready-made, ses constructions éphémères modélisent le réel à la façon d’un jeu meccano.
«Rien à rajouter, tout à reformuler»
Zoneest le résultat d’une tentative, le test d’un dispositif qui auto-produit son propre espace: un système d’arrosage automatique projette de la peinture blanche pour recréer le classique white cube dans un parking. Bragard envisage les conventions préalables à l’identification d’un objet artistique avec un humour corrosif, jusqu’à envisager le temps de l’exposition comme un compte à rebours pour l’autodestruction de ses œuvres.
Dans Turn Over(exposée à l’occasion d’After Party à la galerie de la Friche la belle de Mai, à Marseille), il contournait les normes de sécurité pour pouvoir exposer une très agressive sculpture minimale : attachée à une perceuse, une hélice miroitante coupait l’air tout en nous renvoyant un reflet cinétique proche de l’hologramme. En surchauffe, menaçant parfois d’exploser, ses sculptures peuvent aussi être toxiques.Corrosion organisée
est une structure qui fait disparaître les pieds qui la soutiennent plongés dans l’acide, tandis que Générateur
produit de la lumière avec un moteur polluant l’exposition en permanence. Les sculptures sont ici un terrain de jeu, agençant des accidents, muettes plus qu’abstraites.
Pedro Moraïs, 2007.